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Memoria e Ricerca

Gli emigrati francesi negli Stati Uniti durante la seconda guerra mondiale: un’eccezione?

di Laurent Jeanpierre
in Memoria e Ricerca n.s. 31 (2009), p. 27


De 1939 à 1942, trois à quatre mille Français partent aux États-Unis où ils passent la majeure partie de la Deuxième guerre mondiale et parfois plus longtemps. Si l’exil judéo-allemand entre 1933 et 1945 constitue un cas paradigmatique pour la plupart des travaux portant sur l’émigration européenne de cette période, le cas français, lui, fait figure d’exception. Dans l’enquête nationale sur les réfugiés européens que le sociologue américain Maurice Davie a dirigée au milieu des années 1940, on considère par exemple que les migrants français ont été rétifs à l’assimilation à la société américaine à cause de leur résistance à parler la langue du pays d’accueil. On se plaint aussi du manque de données les concernant1. Lorsqu’il intervient publiquement avec Franz Neumann en 1952 pour évoquer l’émigration européenne de la dernière guerre mondiale, Henry Peyre, alors professeur de littérature française à Yale, évoque lui aussi cette idée d’une exception de l’émigration française de la période : celle-ci a été selon lui résistante à l’intégration, non pas seulement à la langue mais aussi à la culture américaine, raison pour laquelle elle serait rentrée majoritairement au pays à la fin du conflit mondial2.

Ce récit d’une exception française est repris dans presque la totalité des travaux portant sur les migrations transatlantiques de la période. Laura Fermi3, Bernard Bailyn et Donald Fleming4 à la fin des années 1960, tout comme le sociologue Lewis Coser dans les années 19805 l’entérinent tous afin d’en exclure le cas de leur étude et sans se soucier pour autant d’apporter des éléments de preuve pour justifier cette exclusion. La faible taille, la clôture culturelle ou politique de l’exil français et son taux de retour important après la guerre sont généralement apparus comme des raisons valides afin de l’assimiler à une migration temporaire et donc sans effets sur les Etats-Unis ou la France.

Exception négligée dans l’historiographie européenne des migrations transatlantiques consécutives à la montée du fascisme et du nazisme et à la Seconde Guerre mondiale, l’exil français est aussi resté pendant longtemps un aspect négligé l’histoire de la France de la Seconde Guerre mondiale. On sait que celle-ci a été marquée, au moins jusqu’aux années 1970, par le poids d’une forte mythologie résistancialiste et par un déni du rôle politique réel du régime de Vichy, notamment dans l’extermination des Juifs6. Cette orientation a laissé peu de place à toutes les histoires se situant hors de ces deux pôles politiques mais aussi hors d’un territoire français métropolitain envisagé comme le théâtre principal du conflit militaire et politique et des tragédies européennes de la période7. L’histoire des relations internationales de cette période du vingtième siècle, quant à elle, s’est d’abord concentrée sur les relations interétatiques et diplomatiques, laissant à d’autres l’étude des contacts de populations et des mouvements migratoires.

Hormis deux courtes recherches de deuxième cycle universitaire des années 1970 et 19808, les premières enquêtes sur l’émigration française aux Etats-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale sont donc venues d’abord des disciplines littéraires. Dans Forever French, Colin Nettelbeck a offert le premier panorama informé de cette émigration en reprenant l’hypothèse d’une exception fondamentale du cas étudié, les Français en exil étant considérés, dans le titre même de l’ouvrage, comme incapables de se déprendre de leur identification à leur pays d’origine9. Le critique littéraire Jeffrey Mehlman a proposé, quant à lui, une lecture personnelle de l’émigration française réduite à quelques études approfondies des productions d’intellectuels exilés célèbres (Simone Weil, Louis Rougier, Claude Lévi-Strauss, Antoine de Saint-Exupéry…), celles-ci convergeant selon lui pour dessiner une émigration généralement conservatrice, souvent secrètement vichyste, indifférente au sort des Juifs d’Europe, voire plus ou moins consciemment judéophobe10. Plusieurs études sectorielles sur l’émigration française ont parallèlement été publiées : sur les scientifiques11, les universitaires, les artistes et les intellectuels émigrés12, sur des trajectoires d’exilés politiquement engagés13 ou sur quelques institutions françaises de l’émigration14. Certains de ces travaux ont en partie contribué à dénationaliser l’émigration française en restituant son existence dans des réseaux transatlantiques antérieurs et postérieurs à la période de la Seconde Guerre mondiale. Concentré sur les écrivains, quelques universitaires et quelques artistes surréalistes, l’ouvrage récent d’Emmanuelle Loyer place cependant au centre de son analyse l’idée d’un exceptionnalisme français car, selon l’auteur, à « la différence des Allemands, les exilés français regagnèrent tous la France à la fin de la guerre »15. Quand bien même y sont évoquées, dans une dernière partie, les relations franco-américaines après-guerre, l’ouvrage participe ainsi du « nationalisme méthodologique » qui a prédominé dans la grande majorité des travaux sur l’émigration française aux Etats-Unis.

Si pour beaucoup de chercheurs américains et européens, cette émigration est apparue comme une exception, c’est en effet, comme le rappelle Loyer, à cause du retour majoritaire de ses membres. Or « bien que ce constat contienne plus qu’une dose de vérité, écrivait Laura Fermi, c’est une généralisation qui a de nombreuses exceptions importantes. »16 Le retour plus important des Français, comparés à celui des autres groupes européens en exil outre-Atlantique, est le produit d’une illusion rétrospective. Celle-ci implique de négliger l’expérience propre de l’émigration qui se manifeste, dans tous les groupes nationaux, quoique certainement à des degrés divers, par une incertitude importante quant la durée de la guerre et quant à l’anticipation possible d’un retour au pays17. L’enjeu, ici, va au-delà de la simple querelle d’interprétation au sujet de l’importance exacte et de la signification historique du retour des émigrés français. Il porte à la fois sur le cadre géographique et politique pertinent de l’analyse et sur les théories de l’identification que mobilisent les historiens dans l’étude des expériences migratoires.

Plutôt que comme des êtres culturellement ajustés ou distanciés au pays d’accueil, il faut se représenter généralement les exilés comme des acteurs multipositionnés socialement et internationalement. Cela signifie qu’ils ont un statut, même affaibli, même virtuel, dans les espaces sociaux nationaux de leur pays de départ et dans celui de leur pays d’arrivée, ainsi que dans un ou plusieurs espaces sociaux aux dimensions transnationales. C’est la raison pour laquelle la situation d’exil révèle le caractère à la fois contingent et relationnel de l’identification nationale : au même titre que toutes les autres propriétés sociales et que les étiquettes politiques, la nationalité, pour des exilés, est aussi une arme dans d’autres jeux sociaux qui se jouent à des échelles infranationales, transnationales et supranationales. Toute position d’exilé peut ainsi être traversée par des processus de dé-nationalisation et de re-nationalisation, dont la décision de rentrer ou pas au pays est un sous-produit.

On appliquera cette approche générale de l’exil au cas qui nous intéresse ici18. Après avoir décrit brièvement le mode de formation de l’émigration française aux Etats-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale et ses traits sociaux – plutôt que ses traits culturels ou relevant d’un prétendu « caractère national » – spécifiques par rapport aux autres migrations européennes de la période, il s’agira de resaisir successivement l’offre politique de l’émigration française exilés aux Etats-Unis, les variables qui affectent les comportements politiques des exilés, comportements dont dépend aussi leur propension au retour. On fournira ainsi une explication générale alternative pour comprendre les retours en France des émigrés français après-guerre, mais aussi les cas d’installation aux Etats-Unis. Pour finir, on synthétisera brièvement les effets globaux de l’exil français dans le pays d’accueil, dans le pays de départ et dans l’espace des relations transatlantiques.


1. Traits généraux de l’émigration française

Dans un contexte migratoire international très défavorable en 1939-1940 pour celles et ceux qui cherchent à quitter l’Europe afin de se rendre aux États-Unis la situation des Français par rapport aux autres groupes nationaux représente certainement une exception juridique et, en définitive, démographique, du point de vue des politiques migratoires du pays d’accueil. Les Français semblent en effet moins directement touchés par les mesures de fermeture des frontières américaines que ne le sont les ressortissants des pays de l’Axe. Les États-Unis conservent des relations diplomatiques avec le gouvernement de Vichy jusqu’au débarquement en Afrique du Nord de 1942, de sorte que les citoyens français ne sont pas considérés par les services consulaires américains avec les mêmes réserves que des ennemis potentiels19. Au total, de 1933 à 1944, les quotas américains ont d’ailleurs été utilisés à 17,5 % de leur capacité pour l’Europe mais à 21,9 % pour la France.

On estime généralement entre 440 000 et 620 000 le total maximum des migrants européens ayant bénéficié de tous les types de visas aux États-Unis entre 1933 et 194520. Tous ne sont pas des réfugiés, loin de là : certains sont entrés et sont repartis du territoire américain, si bien qu’on évalue à 250 000 personnes le nombre effectif de réfugiés européens aux États-Unis. Dans ce total, 67 500 visas permanents d’immigrants ont été délivrés auprès de ressortissants allemands et autrichiens, 14 100 pour des Italiens et seulement 3 400 pour des Français21. Si, donc, environ 18 000 visas, y compris temporaires, furent accordés au total à des Français après 1933, l’Immigration and Naturalization Services (INS) estime toutefois à seulement 8 467 le nombre de Français qui sont entrés aux États-Unis pour y rester, parmi lesquels sont comptés 2 103 juifs22. La proportion de ces derniers y est considérablement moindre que dans l’exil allemand qui compterait plus de 80 % de juifs23. Les services de renseignements américains estiment, quant à eux, en 1942 à 3 000 à 4 000 le nombre de nouveaux arrivants français après la défaite de 1940, se référant sans doute aux seules attributions de visas permanents24. Quelle que soit l’estimation exacte, la France est le sixième pays d’émigration de la période aux États-Unis25. On évalue par ailleurs à 12 000 le nombre de Français ayant émigré à Londres après la défaite de 194026.

L’émigration aux Etats-Unis en 1939-1940 n’a donc concerné que quelques milliers de citoyens français, une très faible proportion par rapport à ceux qui étaient menacés par les lois d’exception, notamment antisémites, et les menaces exercées à la fois par l’État français et par les autorités occupantes. Outre ceux, très largement majoritaires en nombre, dont les ressources économiques (et sociales) sont d’emblée suffisantes pour être candidat à l’exil individuellement avec de bonnes chances de succès sans l’aide des réseaux de sauvetage humanitaires américains ou internationaux et pour lesquels l’historien d’aujourd’hui ne dispose pas de beaucoup de traces, les autres émigrés français viennent en général des élites politiques, journalistiques, scientifiques et culturelles. Bien que les plus connus parmi ces groupes représentent à peine 120 à 150 personnalités, ils ont été, à cause de leurs professions, plus visibles pour la postérité. Ce sont des écrivains comme André Maurois, Jules Romains, Jacques Maritain ou André Breton. Des scientifiques, comme les mathématiciens Jacques Hadamard et André Weil ou les physiciens Pierre Auger et Francis Perrin. Des peintres, comme Fernand Léger, André Masson, Yves Tanguy ou Marc Chagall. Des philosophes comme Alexandre Koyré ou Jean Wahl. Des sociologues ou des ethnologues comme Georges Gurvitch ou le jeune Claude Lévi-Strauss. Des professeurs de droit comme Boris Mirkine-Guetzévitch. Des journalistes comme Henri de Kérillis, Geneviève Tabouis ou Émile Buré. Des politiciens comme Pierre Cot, l’ancien Ministre de l’air du gouvernement, le député Henry Torrès, ou le révolutionnaire professionnel Boris Souvarine.

L’analyse des propriétés sociales de ceux à qui ont été attribués des visas de sortie de France et d’entrée aux Etats-Unis montre que le sentiment de devoir quitter le territoire dépendait de plusieurs facteurs plus ou moins présents chez chaque exilé : le fait d’être défini comme juif par Vichy ou les nazis ; un emploi de fonctionnaire remis en cause par les lois anti-juives (on estime à 3 500 le nombre de fonctionnaires juifs exclus après 1940 dont 1 100 étaient rattachés au ministère de l’Instruction publique et 150 étaient universitaires) ; une naturalisation fraîche perdue en 1940 avec le nouveau gouvernement ; un passé de militant anti-fasciste. Ces critères définissaient les cibles potentielles du nouveau régime et de l’occupant allemand, mais la possibilité de quitter le territoire dépendait d’autres propriétés sociales qu’il fallait toutes posséder, ne serait-ce qu’en faible proportion : des liens préalables avec les Etats-Unis par le biais de réseaux professionnels ou personnels directs ou indirects ou bien une notoriété déjà acquise auprès du public américain, du moins d’une partie de celui-ci mobilisée dans les réseaux de sauvetage américains (Fondation Rockefeller, Emergency Rescue Committee, Jewish Labor Committee, etc.) ; une charge de famille allégée ; un niveau important voire très important de capital économique. Dans tous les cas, ceux qui partent sont des individus et des familles extrêmement privilégiés.

À ces critères objectifs de position sociale favorisant la fuite du territoire français, il faut ajouter tout un travail de mise en condition subjective qui, lorsqu’il est absent, rend presque impossible un exil qui a pourtant pu être envisagé ou même autorisé, comme ce fut le cas par exemple avec l’historien Marc Bloch27. Les intellectuels les plus âgés ou ceux dont la notoriété était la plus élevée ont beau être sollicités pour partir aux Etats-Unis, beaucoup préfèrent d’ailleurs rester en France pour éviter que Vichy ne nomme des personnalités converties au nazisme ou pour tenir un rôle de « gardien » de la tradition nationale mais sans collaborer avec les Allemands ou avec Vichy : c’est le cas par exemple d’André Gide, Henri Matisse, Frédéric Joliot-Curie, Henri Bergson, Marcel Mauss, Maurice Halbwachs, Léon Brunschvicg, comme en témoignent les archives de la Fondation Rockefeller ou de l’Emergency Rescue Committee, pour qui travaillait Varian Fry à Marseille28.


2. L’offre politique de l’émigration française aux Etats-Unis

Outre son faible nombre, sa composition sociale relativement plus élitaire, soit économiquement, soit culturellement, que celle des autres groupes européens émigrés aux Etats-Unis, le troisième trait différentiel de l’émigration française tient à la structure et à l’intensité de son activité politique. Dans ce domaine, en effet, les Français ne sont pas soumis aux mêmes restrictions d’action que les Allemands, les Italiens ou les Japonais considérés comme des enemy aliens après l’entrée en guerre de l’Amérique. En outre, à Londres puis surtout à Alger, les Français réussissent à former peu à peu un Comité national français puis un Gouvernement provisoire reconnu au moins par une partie des Alliés. Il s’agit d’une offre politique forte, capable de rencontrer les aspirations d’une partie des réfugiés ayant fui dans d’autres régions du monde et s’opposant à Vichy et aux Allemands. L’adhésion à cette offre est cependant réduite aux Etats-Unis, d’une part parce qu’une partie des exilés a le dessein de proposer une offre politique concurrente de celle du général de Gaulle, et, d’autre part, parce que ce dernier n’est pas reconnu par le Président Roosevelt avant octobre 1944.

L’offre politique française des Etats-Unis est ainsi d’abord divisée en trois pôles. La communauté française des Etats-Unis, qui compte 40 000 citoyens et 103 000 personnes nées en France en 1940, semble d’abord favorable à Vichy, ou bien est « attentiste », et ce d’autant que l’émigration nouvelle est composée majoritairement, jusqu’en 1941, d’individus ayant fui d’abord et avant tout pour sauver leurs biens face à l’occupation allemande. « [B]eaucoup, remarque un analyste, sont étrangers à toute politique et l’on ne saurait en aucun cas les solidariser avec la démocratie : ils ne s’intéressent qu’à leurs biens matériels. La plupart ont plutôt une mentalité dite couramment « pro-fasciste » et, seules, les persécutions racistes les ont rejetés malgré eux dans un autre camp. Leur penchant pour le régime de Mussolini et pour la cause de Franco est bien connu en France et certains même ont tenté de faire cause commune avec Hitler. Leur attitude actuelle, imposée par les circonstances, ne saurait donc donner le change. »29 Ces appuis passifs au régime de Vichy aux États-Unis sont toutefois peu de choses dans l’émigration française du monde entier et moins encore sur la scène politique internationale. En outre, leur effectif fond au fil des mois, particulièrement à partir de 1942.

Dès l’été 1940, l’activité de propagande, de mobilisation ou de menace de l’ambassade de France et des réseaux vichystes aux Etats-Unis a été concurrencée par un bureau de la France Libre certes encore embryonnaire. En 1942, on estime encore seulement à cinquante le nombre de personnes qui ont rejoint ce bureau à New York et Washington. Cependant, sous la forme officieuse de regroupement en associations sont déjà venus à cette date les premiers succès politiques aux États-Unis de l’opposition gaulliste au régime de Vichy. L’association France Forever a été créée le 29 juin 1940 par Eugène Houdry, un industriel du pétrole30. À ses débuts, il s’agit d’une association composée d’Américains francophiles des milieux d’affaires et d’industriels français résidents aux États-Unis. Mais progressivement, elle recrute tout aussi bien « l’élite des intellectuels français résidant ou réfugiés aux Etats-Unis » que « les petites gens, cuisiniers, coiffeurs, petits employés »31. L’association joue peu à peu un rôle important dans la mobilisation gaulliste.

Il reste qu’entre 1940 et 1943, il y a plus de personnalités politiques des régimes républicains précédents dans l’émigration française des Etats-Unis que dans celle de Londres. On trouve un ancien président du Conseil, Camille Chautemps ; un ancien ministre du Front Populaire, Pierre Cot ; des députés comme Henry Torrès, Henri de Kérillis puis, un peu après 1940 et plus ou moins régulièrement, Hervé de Lyrot, Édouard Jonas, Pierre Mendès France, André Philip, et le sénateur André Maroselli ; l’ancien secrétaire général du ministère des Affaires étrangères, Alexis Léger ; plusieurs autres grands commis d’État et journalistes de renom ; un ou deux syndicalistes et quelques anciens communistes. Quelques-unes de ces personnalités tentent de construire une troisième force politique ni vichyste, ni gaulliste. En témoigne, entre autres documents, ce bilan que dresse un agent de l’OSS de la vie politique française aux États-Unis pendant l’année 1943 :

[L]es antigaullistes exercent leur influence pour la plus grande part à travers des organisations locales plutôt que nationales, et à travers le prestige de certains individus et leurs contacts. Les plus prééminents d’entre eux sont Alexis Léger, ancien sous-secrétaire d’État permanent pour les affaires étrangères ; le leader syndicaliste chrétien Paul Vignaux ; et André Labarthe, l’éditeur de La France Libre.”32

Léger, poète sous le nom de Saint-John Perse, est surtout un proche du couple Roosevelt et critique de la France Libre auprès des milieux politiques et diplomatiques américains de Washington33. Après avoir refusé la proposition de Pleven de devenir le porte-parole de de Gaulle, il a refusé à nouveau de participer au Comité national en mai 1942 malgré une lettre pourtant personnelle du chef de la France Libre l’invitant à Londres pour le nommer comme son représentant aux Etats-Unis34.

Dans l’émigration française, Léger est écouté et suivi, quoique sur des bases idéologiques parfois fort différentes des siennes, par quelques représentants du catholicisme ou du socialisme français, comme Paul Vignaux, et par des journalistes de la presse de l’exil. Les anciens députés Kérillis et Torrès, l’ancien ministre Cot suivent aussi des lignes politiques proches, hostiles à de Gaulle. Et jusqu’au débarquement américain en Algérie, Jean Monnet était également une figure importante de ce pôle politique. En outre, contrairement à la plupart des gaullistes, ces personnalités antigaullistes sont aussi mobilisées par l’Etat américain dans des actions de propagande publique (à l’Office of War Information) et de renseignement ou d’expertise (à l’Office of Strategic Services). Il reste que ce pôle ne parvient pas à constituer une force politique unifiée parce qu’en son sein cohabitent des personnalités aux parcours trop hétérogènes et aux options politiques divergentes, une tendance progressiste voire ouvriériste s’opposant à une tendance plutôt aristocratique et conservatrice.


3. Les déterminants sociaux des comportements politiques des exilés

Intenses, canalisés, fragmentés, les engagements politiques des émigrés français des Etats-Unis après 1940 varient non pas en fonction des identifications partisanes antérieures, ni de leur seule position sociale d’origine en France, mais selon la formation individuelle d’un capital social international, lui-même dépendant pour chaque individu de trois facteurs principaux : l’écart plus ou moins important entre la position sociale dans le pays de départ et celle dans le pays d’arrivée ; le poids relatif de la France et des Etats-Unis dans les différents mondes professionnels des exilés ; la socialisation antérieure, notamment la disposition à profiter de la mobilité sociale ou géographique. La propension des émigrés à choisir Vichy, le gaullisme ou une position anti-gaulliste soutenue par Roosevelt, comme celle du général Giraud à Alger, augmente avec la détention antérieure ou l’acquisition en exil de ce capital social international. Pour comprendre le fonctionnement de ce mécanisme général, on peut se tourner vers le cas des groupes d’universitaires et d’écrivains français émigrés.

La création, début 1942, au sein de la New School for Social Research, de l’École Libre des Hautes études, avec ses soixante professeurs, témoigne par exemple de l’affirmation par les universitaires français aux États-Unis d’une autonomie nationale. Une telle affirmation passe alors par une politisation d’orientation gaulliste. L’École est soutenue officiellement par le général de Gaulle dès son inauguration et ce d’autant que ce dernier peine encore alors à trouver des soutiens dans la communauté française des Etats-Unis. Pour les universitaires émigrés, il s’agit d’une réaction à l’encontre des institutions universitaires américaines et surtout new-yorkaises qui les ont peu recrutés. Seules exceptions à cette position défavorable des universitaires français émigrés dans l’environnement professionnel américain : les professeurs qui ont été invités aux États-Unis dans les années 1930 et pour lesquels un poste est à nouveau disponible après 1940. C’est le cas par exemple du physicien Léon Brillouin (à Brown University) ou de l’historien d’art Henri Focillon (à Yale), du mathématicien Szolem Mandelbrojt (au Rice Institute de Boston), tous trois professeurs au Collège de France, de Jean Perrin, Prix Nobel de Physique, ou encore du mathématicien Jacques Hadamard (à Columbia). Pour la plupart des autres universitaires français émigrés, l’Ecole Libre sert donc de défense contre un déclassement social prévisible, y compris d’ailleurs pour ceux qui ont un poste sur les campus américains35.

On ne pourrait comprendre non plus le gaullisme militant de presque tous les savants réfugiés, notamment le maintien par Henri Laugier et Louis Rapkine d’un « Bureau scientifique de la France Libre », sans savoir qu’ils furent exclus de la recherche américaine la plus stratégique ou bien cantonnés à des travaux appliqués (les ingénieurs Alkan et Planiol dans l’aviation, Francis Perrin dans le radar, André Mayer et Oberling dans la résistance aux gaz, etc.), alors que, parmi les intellectuels exilés français, ils étaient probablement les mieux dotés pour entrer sur le marché intellectuel américain. Enclins à participer à l’effort de guerre et au programme nucléaire américain, les physiciens proches de Langevin et de Joliot-Curie (Jean Perrin, Francis Perrin, Bertrand Goldschmidt, Ladislas Goldstein, Lew Kowarski, Salomon Rosenblum, etc.) – contrairement à leurs collègues allemands ou italiens, comme Enrico Fermi – ont été rejetés par leurs homologues et comme encouragés ainsi à politiser et à nationaliser leur position scientifique.

Les écrivains français émigrés semblent avoir adopté une stratégie politique presque inverse de celle de la majorité des universitaires. Ils ont privilégié généralement des alliances avec le lectorat français ou francophone des États-Unis, ou bien avec les élites américaines, sans avoir à recourir à l’engagement politique et à l’identification patriotique pour résister au déclassement social provoqué par l’exil. Jetés dans un marché linguistique et éditorial différent, certains d’entre eux ont d’abord bénéficié de l’existence d’un public francophone assez important aux Etats-Unis et dans les Amériques. Il se forme en effet trois maisons d’édition de langue française à New York après 1940 – les Editions de la maison française, les Editions françaises Brentano’s, Pantheon Books de Jacques Schiffrin –, à quoi s’ajoutent quelques autres petits éditeurs et quelques enclaves d’édition francophone au Canada et en Amérique latine. Un bibliographe estime à près de 2 000 le nombre de titres français publiés dans les Amériques entre 1940 et 1944, soit autour de 10 % de la production annuelle en France à cette période36. A titre indicatif, les Editions de la maison française publient 70 auteurs et 120 titres entre 1940 et 1949. Les grands écrivains, ceux bénéficiant déjà d’une forte notoriété internationale et ayant été traduits aux Etats-Unis avant la guerre, comme André Maurois ou Jules Romains, n’avaient donc pas besoin de recourir à un quelconque engagement politique afin de maintenir leur statut en exil. Ceux qui, au contraire, souffraient plus de l’émigration, comme les dramaturges (Henri Bernstein, Louis Verneuil), étaient plus facilement enclins à suivre le mouvement de la France Libre et à politiser leur nationalité professionnelle en se revendiquant comme auteurs français et résistants. Les écrivains d’avant-garde, notamment autour de la nébuleuse surréaliste pilotée en partie par André Breton, étaient, quant à eux, liés à la bourgeoisie new-yorkaise des collectionneurs d’art moderne et ils avaient les ressources, notamment économiques, pour se tenir plus éloignés des milieux professionnels émigrés. Comme Saint-John Perse, ce sont des personnalités qui se situent constamment, aux Etats-Unis même, dans des allers-retours entre le monde français et le monde américain.

Ces deux exemples de réaction à l’épreuve de l’émigration par des groupes professionnels exilés – des universitaires et des écrivains – montrent quels sont les mécanismes généraux en jeu dans les comportements politiques. Tout émigré est presque toujours soumis à un déclassement social. Dans le cas qui nous intéresse ici, il a la possibilité de construire une nouvelle position dans la communauté française des Etats-Unis ou dans la société américaine. Cette seconde voie demande de posséder ou d’acquérir un capital social dans la société d’accueil. Les émigrés qui se trouvent dans cette situation ont alors une forte probabilité de se tenir à distance de la France Libre. Le conflit principal de l’Ecole libre, qui ne se déclare ouvertement qu’en 1944 dans la perspective d’une après-guerre désormais à portée d’anticipations, a ainsi opposé les partisans d’une école politisée, ouvertement favorable à la France libre, aux défenseurs d’un établissement d’enseignement supérieur qui devienne mieux incorporé à la New School for Social Research et au système universitaire américain37. Le premier camp rassemblait l’élite émigrée de la « République des professeurs » française de l’entre-deux-guerres : des dreyfusards, patriotes et, en exil, presque toujours gaullistes. Les seconds sont plus souvent d’origine étrangère, déjà exilés en France dans l’entre-deux-guerres (comme Georges Gurvitch ou le juriste Boris Mirkine-Guetzévitch), belges (comme le byzantiniste Henri Grégoire) ou encore ayant peur de subir à leur retour en France des critiques sur leur engagement politique pendant la guerre (comme le physicien Léon Brillouin)38. Les premiers entretiennent moins de relations dans le monde universitaire et les autres mondes sociaux américains que les seconds. Ils détiennent, autrement dit, moins de capital social international. D’autres facteurs sociaux jouent cependant aussi afin de contribuer à expliquer la propension des émigrés français à former en exil ce capital social américain parfois nécessaire, comme l’âge par exemple, la jeunesse permettant en règle générale de mieux compenser les effets déclassant de l’exil.

Mais tous ces mécanismes « objectifs » sont surtout corrigés par un travail identitaire subjectif lui-même dépendant des ressources acquises antérieurement par chaque réfugié et donc de ses socialisations successives. L’étude des productions des intellectuels français émigrés comme éléments d’un discours sur soi permet d’isoler plus largement trois types de ce travail identitaire face aux épreuves de l’exil : un discours de l’intégrité, qui dit le maintien de l’identité, notamment nationale ; un discours de l’aliénation qui se représente l’exil comme une perte, comme chez les philosophes Simone Weil ou Rachel Bespaloff, dont les positions devraient être comparées à celles d’Adorno parlant pendant son émigration de « vie mutilée » ; un travail de dédoublement de soi qui, lui-même, peut prendre plusieurs formes : l’affirmation d’une double-appartenance (comme dans les journaux intimes des écrivains Julien Green ou Denis de Rougemont) ; l’écriture dans un autre langue, comme dans le cas du philosophe Jean Wahl écrivant de la poésie en anglais pendant son exil ; le dédoublement de personnalité comme chez Alexis Léger/St-John Perse, diplomate et poète, personnage historique se voulant éternel et qui célèbre l’exil du poète sur un mode intemporel.

Comme poète, Léger signait en effet du nom de Saint-John Perse. Ainsi avait-il deux noms : un nom civil et un nom de plume. Alors qu’on lui demandait comment il supportait l’expérience de l’exil, il répondait dans une lettre : « J’habiterai mon nom ». Un double nom, en somme, pour une double identité. Ce dernier cas est exemplaire de la subjectivité qu’il faut produire pour adopter des positions politiques anti-gaulliste et anti-vichyste dans l’émigration française. Et c’est à partir de cette reconstruction idéal-typique de trois profils d’exilés – que l’on peut appeler, pour simplifier, les « patriotes », les « exilés permanents » et les « cosmopolites » – plus ou moins présents suivant les groupes socio-professionnels de l’émigration, qu’il est maintenant possible d’aborder le problème, évoqué en introduction, des mouvements de retour dans le pays d’origine.


4. Le retour d’exil

Les « patriotes » rentrent en France. Les « exilés permanents » restent aux Etats-Unis ou disparaissent. Les « cosmopolites » attendent pour finalement rentrer en France ou vivront entre les Etats-Unis et la France. Ainsi, les opposants politiques farouches au général de Gaulle, comme Chautemps, Fernand-Laurent, Kérillis ou Léger ne rentrent pas au pays. Les scientifiques qui ont obtenu des chaires dans les universités américaines prestigieuses sont enclins à les conserver, quitte à faire ensuite des allers-retours entre la France et les Etats-Unis (c’est le cas de Brillouin, Cournand, Leblond, Weil). Les artistes qui ont tissé des liens privilégiés avec des mécènes ou des marchands new-yorkais (comme Yves Tanguy) ne peuvent reconstruire l’équivalent en France et ne rentrent pas non plus. D’autres ne peuvent rentrer à cause notamment d’aléas de santé, comme l’éditeur Jacques Schiffrin. À quoi s’ajoutent, pour certains juifs français exilés originaires de Russie ou d’Allemagne (Chagall qui rentre en 1948, Poberesky, Mirkine-Guetzévitch, Schrecker) la crainte de vivre à nouveau une stigmatisation antisémite dont ils pensent être débarrassés aux Etats-Unis. Interviennent enfin aussi dans ces décisions de retour des facteurs plus institutionnels : la dissolution de l’Ecole libre est par exemple une incitation au retour pour les universitaires français émigrés, d’autant que le marché universitaire américain ne s’ouvre pas plus à la fin de la guerre qu’à son début.

Dans le nouvel ordre international de l’après-guerre deux types de rôle semblent ensuite s’offrir aux émigrés et aux « rémigrants » français. Une fois de retour, le « patriote » tiendra en général un rôle de modernisateur de l’Etat ou des institutions dans lesquelles il est impliqué. Les scientifiques « patriotes » participent par exemple à la création du Commissariat à l’énergie atomique (CEA), au développement du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), à la création de la VIème section de l’École pratique des hautes études (EPHE) et à l’institutionnalisation des sciences sociales dans l’Université française, à la réforme de l’enseignement supérieur et à une partie de la modernisation économique, certaines de ces politiques se faisant avec le soutien de réseaux transatlantiques connus pendant la guerre, comme dans le cas du développement de la recherche française à cette période. Les émigrés français des Etats-Unis ayant adopté un profil « cosmopolite » sont aussi souvent impliqués dans la modernisation française de l’après-guerre, mais ils sont en général plus directement défenseurs des intérêts américains en France et en Europe (comme Souvarine et Vignaux) ou, pour un temps au moins, médiateurs culturels transatlantiques (comme Gurvitch). L’exemple du philosophe et syndicaliste catholique Paul Vignaux est frappant : il joue un rôle majeur dans le transfert aux syndicats anti-communistes (CFTC et CGT-FO) de fonds secrets américains importants qui seront en partie à l’origine de la fondation de la CFDT et de la « Deuxième gauche »39. Les réfugiés issus de la gauche non-communiste étaient, d’une manière générale, les mieux placés pour renforcer leur position en exil car, dans cette période, ils avaient plus d’affinités avec le groupe politique dominant aux États-Unis et avec sa stratégie en Europe, particulièrement en France, à cause de la méfiance rooseveltienne envers le général de Gaulle.

Qu’il s’agisse de Paul Vignaux ou de certains économistes exilés, on est face à des trajectoires homologues ancrées dans des espaces sociaux voisins. À leur retour en France, ce sont des personnalités investies doublement, dans un espace universitaire de recherche ou d’enseignement et dans un espace politique, administratif ou militant. Par-delà les différences entre prises de position politiques, on peut dire que ces intellectuels exilés ont contribué à la consolidation d’un courant politique de réforme économique, étatique et sociale : un courant qu’on peut appeler de « troisième Voie » en tant qu’il n’est ni absolument libéral, ni absolument socialiste, et encore moins communiste. Ces émigrés français agissent aussi généralement après-guerre comme des opérateurs de transformation des relations transnationales. L’expérience de l’exil est un élément de renforcement entre des réseaux d’élites issues de plusieurs milieux sociaux d’ordinaire étanches ou différenciés, réseaux qui existaient avant la guerre et la crise de 1940. Il existe ainsi des continuités fortes entre ces milieux divers de l’émigration française aux Etats-Unis et ceux des « non-conformistes » et des « élites de la compétence » des années 1930 qui ont contribué à des réformes profondes de l’État et des entreprises40. De ce point de vue, la fonction des « rémigrants » français dans les réseaux transatlantiques, ainsi que les orientations politiques associées aux différentes positions dans ces réseaux, sont probablement comparables dans la France et l’Allemagne de l’après-guerre.


5. Conclusion

Si l’émigration française présente des traits distincts par rapport aux autres émigrations européennes en Amérique pendant la Seconde Guerre mondiale, ce n’est donc pas à cause d’une propension au retour au pays après-guerre qui serait inscrite dans un hypothétique « caractère national ». Comparés aux autres émigrations françaises de la période, à Londres ou à Alger notamment, les réfugiés français des Etats-Unis se caractérisent par le fait qu’une proportion non négligeable d’entre eux a fait rupture avec l’identification patriotique et s’est opposée, pour cette raison même, à la contestation de Vichy incarnée principalement à l’étranger par le général de Gaulle. La victoire politique et militaire gaulliste en 1944-45 et l’importance de la mémoire résistante ont recouvert l’histoire de ce groupe d’émigrés ainsi que leur action pendant et après la Deuxième Guerre mondiale. Mais la différence de l’émigration française avec les autres émigrations européennes tient essentiellement à cette structuration politique particulière plus qu’à son taux important de retour au pays après-guerre. Plusieurs groupes professionnels des communautés françaises émigrées ont comme été aimantés par un noyau dur associatif ou institutionnel lié organiquement au gaullisme. À cause de son faible nombre, de sa composition sociale principalement élitaire, et de sa difficulté à convertir ses ressources sur le sol américain, l’émigration intellectuelle et culturelle française aux Etats-Unis a été encline à investir dans le gaullisme puis, une fois la légitimité de ce mouvement assurée dans la résistance intérieure, à anticiper un retour en France. Il reste que ce groupe, qui a attiré le plus les historiens, est en réalité minoritaire aux Etats-Unis devant des émigrés au profil « cosmopolite » et face à la bourgeoisie économique exilée au sujet de laquelle des recherches historiques doivent maintenant être conduites. À condition d’effectuer ces recherches à partir d’un cadre d’analyse général des mouvements migratoires, temporaires ou pas, on verra sans doute alors combien la place de l’émigration française dans les réseaux atlantiques et transnationaux du vingtième siècle n’est pas différente en nature de celle des autres émigrations européennes.




1 M. Davie, Refugees in America, Report of the Committee for the Study of Recent Immigration from Europe, New York, Harper Bros, 1947, p. xvii.

2 H. Peyre, « The Study of Literature », The Cultural Migration, The European Scholar in America, W. Rex Crawford editor, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 1953, p. 37.

3 “Dans la période moderne les Français ont fait montre d’une très nette absence de disposition à l’émigration et à l’assimilation à d’autres groupes nationaux. (…) Contrairement à d’autres exilés, ils n’ont pas développé de ressentiment contre leur gouvernement et n’ont pas eu de raisons de ne pas rentrer dans leur pays, une fois que la domination allemande a pris fin.” Dans L. Fermi, Illustrious Immigrants : the Intellectual Migration from Europe 1930-1941, Chicago and London, University of Chicago Press, 1968, p. 123.

4 The Intellectual Migration, Europe and America, 1930-1960, Bernard Bailyn, Donald Fleming editors, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1969, p. 6.

5 L. Coser, Refugee Scholars in America : Their Impact and Their Experiences, New Haven, Yale University Press, 1984, p. xiv.

6 H. Rousso, Le Syndrome de Vichy (1944-1987), Paris, Le Seuil, 1987.

7 Signe, entre autres, du poids de cette conception limitée de la politique et de la société françaises de la période, le chercheur dispose depuis les années 1990 seulement d’une histoire des Français de Londres ou d’Alger pendant la guerre. Cf. J.-L. Crémieux Brilhac, La France Libre, Paris, Gallimard, 1996 ; M.et J.-P. Cointet, La France à Londres, Renaissance d’un État, (1940-1943), Bruxelles, Complexe, 1990.

8 J. Peres, Les réfugiés français aux États-Unis pendant la Deuxième guerre mondiale, mémoire de maîtrise, Université Paris-I, 1977 ; P. Masanet, Paris à New York : intellectuels et artistes réfugiés à New York, 1940-1946, maîtrise d’histoire, Université Paris-I, 1989.

9 C. Nettelbeck, Forever French : Exile in the United States, 1939-1945, New York/Oxford, Berg, 1991. Antoine Compagnon avait également organisé en 1992 à Columbia University un colloque sur l’exil des intellectuels français aux États-Unis : Cf. M. Kajman, “L’exil prémoderne”, Le Monde, 18 avril 1992.

10 J. Mehlman, Émigré New York. French Intellectuals in Wartime Manhattan, 1940-1944, Baltimore and London, The Johns Hopkins University Press, 2000.

11 D. Dosso, Louis Rapkine (1904-1948) et la mobilisation scientifique de la France libre, Université de Paris VII, thèse de doctorat de IIIème cycle dactyl., 1998 ; D. Dosso, “The Rescue of French Scientists. Respective Roles of the Rockefeller Foundation and the Biochemist Louis Rapkine (1904-1948)”, dans The ‘Unacceptables’. American Foundations and Refugee Scholars between the Two Wars and After, Giulana Gemelli editor, Bruxelles, P.I.E. – Peter Lang, 2000, pp. 195-215 ; D. Dosso, “Les scientifiques français réfugiés en Amérique et la France Libre”, Matériaux pour l’histoire de notre temps, 60, octobre-décembre 2000, pp. 34-40.

12 A.-M. Duranton-Crabol, “Les intellectuels français en exil aux États-Unis pendant la Deuxième guerre mondiale : aller et retour”, Matériaux pour l’histoire de notre temps, octobre-décembre 2000, pp. 41-47.

13 L. Jeanpierre, “Paul Vignaux, inspirateur de la « Deuxième gauche », récits d’un exil français aux États-Unis pendant la Deuxième guerre mondiale”, Matériaux pour l’histoire de notre temps, octobre-décembre 2000, pp. 48-56 ; L. Jeanpierre, “Jean Malaquais”, présentation de Jean Malaquais, “Les Hors-la-loi”, Luna Park, 1, nouvelle série, janvier 2003, pp. 259-265.

14 A. Zolberg (with the assistance of A. Callamard), “The École Libre at the New School, 1941-1946”, Social Research, vol. 65, 4, Winter 1998, pp. 921-951 ; E. Loyer, F. Chaubet, “L’École libre des hautes études de New York : exil et résistance intellectuelle (1942-1946)”, Revue historique, vol. 102, 616, octobre-décembre 2000, pp. 939-971 ; E. Loyer, “La débâcle, les universitaires et la Fondation Rockefeller : France/États-Unis, 1940-1941”, Revue d’histoire moderne et contemporaine, 48-1, janvier-mars 2001, pp. 138-159 ; L. Jeanpierre, “La politique culturelle française aux États-Unis de 1940 à 1947”, dans Entre rayonnement et réciprocité. Contributions à l’histoire de la diplomatie culturelle, Alain Dubosclard, Laurent Grison et al., Paris, Publications de la Sorbonne, 2002, pp. 85-116 ; E. Loyer, “« La voix de l'Amérique », un outil de propagande radiophonique américaine aux mains d'intellectuels français”, Vingtième siècle, n° 76, octobre-décembre 2002, pp. 79-97.

15 E. Loyer, Paris à New York. Intellectuels et artistes français en exil 1940-1947, Paris, Grasset, 2005.

16 L. Fermi, op. cit., p. 123.

17 En 1944, un témoin rapporte d’ailleurs à ce sujet que « la grande majorité des Français émigrés aux États-Unis recherchent [la] naturalisation [américaine]. L’affolement ou le défaitisme provoqué par l’armistice a aussi amené un très grand nombre de compatriotes à demander une naturalisation qu’ils auraient sans doute évitée autrement. Il y a même un assez grand nombre de réfugiés après l’armistice, qui se sont précipités pour demander leurs « First Papers » de naturalisation. » Archives de l’ambassade de France aux États-Unis, Robert Valeur, “Rapport sur France Forever”, le 23 mars 1944, p. 8.

18 Pour une mise en œuvre complète de cette approche, voir L. Jeanpierre, Des hommes entre plusieurs mondes. Étude sur une situation d’exil. Intellectuels français réfugiés aux États-Unis pendant la Deuxième Guerre mondiale, thèse de doctorat nouveau régime en sociologie, EHESS, Paris, 2004, 2 vol., 1022 p.

19 Sur les relations entre la France et les États-Unis pendant la Deuxième guerre mondiale, Cf. J. Hurstfield, America and the French Nation, 1939-1945, Chapel Hill and London, University of North Carolina Press, 1986.

20 M. Davie, op. cit., pp. 26-27. D’autres évaluations sont plus restrictives : 476.930 entrants entre 1933 et 1944 dont seulement 239 032 Européens : chiffres cités dans C. Collomp, “La porte étroite, politique d’immigration et refuge politique aux États-Unis, années 1930-1945”, Catherine Collomp, Mario Menendez direction, Exilés et réfugiés politiques aux Etats-Unis, 1789-2000, Paris, CNRS Editions, 2003, pp. 75-94.

21 M. Proudfoot, European Refugees: 1939-1952. A Study in Forced Population Movement, Evanston (IL), Nothwestern University Press, 1956.

22 Annual Report of the National Refugee Service, 1943, p. 8.

23 H. Strauss, Jewish Immigrants of the Nazi Period in the USA, New York, K. G. Saur, 1978.

24 United States National Archives, Record Group 226, Entry 100, Office of Strategic Services, Foreign Nationalities Branch, FR 79, “L’émigration française”, p. 2.

25 M. Davie, Refugees in America, op. cit., pp. 23-25.

26 M. Proudfoot, op. cit.

27 P. Rutkoff, W. Scott, “Letters to America: The Correspondence of Marc Bloch, 1940-1941”, French Historical Studies, vol. XII, 2, 1981, pp. 277-303.

28 Voici, par exemple, comment Varian Fry rend compte de son entrevue avec l’écrivain André Gide, fin décembre 1940, à Cabris : “Bien qu’il refuse d’envisager la collaboration et qu’il ait réalisé les conséquences possibles de sa décision, il a aussi refusé d’envisager quitter la France. Comme beaucoup d’autres Français non-collaborationnistes il a senti que sa place était en France, et en France est-il déterminer à rester. Il nous a remerciés pour tout ce que nous avions fait et pour ce que nous ferions pour d’autres écrivains, et a accepté rapidement de devenir un membre du Comité de Patronage que nous avons décidé de monter afin d’améliorer notre protection contre la police.” Cf. Varian Fry Papers, Columbia University, Box 9-15, Manuscrit “Surrender on Demand”, Manuscripts 2, Folder 5, p. 337.

29 United States National Archives, Office of Strategic Services (OSS) Archives, Foreign Nationalities Branch, FR 79, “L’émigration française”, p. 3.

30 L. Jeanpierre, “France Forever”, dans Claire Andrieu, Philippe Braud, Guillaume Piketty direction, Dictionnaire Charles de Gaulle, Paris, Robert Laffont, 2006, p. 516.

31 Archives de l’ambassade de France aux États-Unis, Robert Valeur, “Rapport sur France Forever”, le 23 mars 1944, p. 9.

32 United States National Archives, OSS Archives, Foreign Nationalities Branch, Memorandum for R&A London, 28 janvier 1944, p. 1.

33 Sur les prises de position politiques de Léger pendant son exil, cf. J. Hurstfield, op. cit. ; J. Mehlman, op. cit., pp. 165-180.

34 United States National Archives, OSS Archives, Entry 116, Records of the Office of the Director, The Fighting French, Alexis Léger, Général de Gaulle and Prime Minister Churchill, 27 juillet 1942.

35 “Je pense qu’il est juste d’affirmer que la plupart des bénéficiaires de bourses de New York – et plus particulièrement le groupe français – sont anxieux de rester à New York. Ce désir est gouverné au premier chef par « l’atmosphère européenne » qu’ils trouvent ici ; par le fait que la plupart de leurs amis réfugiés européens sont à New York ; et que par conséquent ils se sentent moins « expatriés » ici qu’ils pensent l’être dans une autre partie des États-Unis. Mais il y a aussi une autre raison pour ce désir : c’est qu’à New York ils ont des opportunités qu’ils n’auront pas ailleurs d’augmenter leur salaire plutôt maigre de la New School.” Dans Rockefeller Foiundation Archives, Series 200, Box 53, Folder 625, Lettre de Alexander Makinsky à Thomas B. Appleget, 24 octobre 1941.

36 A. Bon, Documents bibliographiques, 1, “Livres français parus en Amérique de 1940 à 1944”, Rio de Janeiro. Institut Franco Brésilien de Haute Culture, 1944, 54 p. Supplément n1, septembre 1944, 8 p ; A. Bon, Documents bibliographiques, 3, “Livres français parus en Amérique de 1940 à 1944”, Rio de Janeiro. Institut Franco Brésilien de Haute Culture, 1945, 49 p. (complément arrêté au 31 décembre 1944).

37 Archives du ministère français des Affaires étrangères, Guerre 1939-1945, Vichy, Œuvres, Carton 68, 0.161.2, École Libre des Hautes Etudes, Lettre d’Henri Seyrig, janvier 1944.

38 Archives du ministère français des Affaires étrangères, Guerre 1939-1945, Vichy, Œuvres, Carton 68, 0.161.2, École Libre des Hautes Etudes, Lettre de Claude Lévi-Strauss adressée collectivement à MM. Peyre, de Messières, Morize, Chinard, le 18 septembre 1944.

39 L. Jeanpierre, “Paul Vignaux, inspirateur de la « Deuxième Gauche ». Récits d’un exil français aux États-Unis pendant la Seconde guerre mondiale”, art. cit., pp. 48-56.

40 G. Gemelli, Le Élites della competenza. Scientazi sociali, instituzioni e cultura della democrazia industriale in Francia (1880-1945), Bologne, Il Mulino, 1997.